Assise devant son piano, elle paraissait flotter. Elle prenait un plaisir certain à attendre quelques secondes, de longues secondes, face à son clavier, comme si elle résistait à cette envie de jouer, encore un peu, pour pouvoir ensuite mieux en profiter. Elle posait ses doigts sur le piano, mais ne jouait pas encore : Elle effleurait les touches du bout des doigts, comme la peau d'une personne qu'on aime tendrement. Elle avait une expression qu'on ne lui avait jamais connu, elle paraissait si sereine.. Enfin, elle positionna ses doigts, et commença, pianissimo. Elle ferma les yeux. Elle se laissait aller suivant le mouvement de ses bras, comme dans une transe divine. Ses arpèges étaient des gouttes de cristal, ses accords avaient le son des cloches du Paradis. Elle semblait vouloir donner vie à chaque note, une signification à chacun de ses accords. Elle souriait. Elle ne vivait plus que par et pour son morceau, elle était son morceau. Elle attaqua un magnifique arpège, plus violemment. Alors, son expression si paisible s'enfuit de son visage, elle vivait l'angoisse de ce mouvement. Le son se faisait plus grave, on pouvait entendre son désespoir, notre c½ur pleurait d'une exquise douleur. Chacune de ses notes étaient comme une sublime torture : Nous agonisions intérieurement. Enfin, elle plongea en avant, pour un accord plus douloureux que jamais. Nous avions le souffle coupé, notre esprit s'était envolé, nous ne vivions plus que pour attendre la prochaine note. Elle attendit durant quelques précieuses secondes, juste le temps d'effacer de nos c½urs la fougue, la si délicieuse colère qu'elle venait de mettre en scène. Elle reprit le thème du début, mezzo forte. Elle le jouait d'une façon plus enjouée, nous plongeait dans une sorte de frissonnement interminable. Elle semblait jouer comme si c'était la dernière fois. Elle faisait l'amour à son piano. Elle repris, crescendo, un arpège qui semblait nous transporter jusqu'au large, nous faire atteindre l'horizon.. Enfin, arrivée à son paroxysme, la tension chuta, dans un dernier accord.